Les créateurs de startups ont la (belle) vie dure

Les défis que relèvent les entrepreneurs sont innombrables. Sur le plan psychologique, notamment, la réalité qu’ils affrontent durant l’aventure de la startup est tout sauf une promenade de santé.

Cet article fait partie d’une série de publications parues ou à paraître sur l’entrepreneuriat et son accompagnement. Elles reposent notamment sur des rencontres et des entretiens menés avec des hommes et des femmes fondateurs-dirigeants de startups technologiques. Sans intention discriminatoire, le genre masculin a été adopté afin de faciliter la lecture.

Stress et charge mentale

Derrière le rideau, les défis rencontrés, notamment sur le plan psychologique, témoignent d’une réalité autrement plus difficile que celle décrite par certains médias abusés par le storytelling entrepreneurial. Le fondateur-dirigeant de startup technologique connaît en effet un stress important (1), pour lequel il semble cependant présenter une tolérance plutôt grande (2).

Il accomplit de longues heures de travail qui débordent sur le week-end et les vacances. Sa charge mentale est conséquente et il lui est difficile de trouver du répit tant les sphères personnelle et familiale de son existence se trouvent envahies par son travail et les préoccupations liées. Certes, il bénéfice d’une relative flexibilité de ses horaires et d’une certaine liberté en journée, mais ces éléments ne parviennent guère à contrebalancer les multiples exigences induites à son égard par le développement de la startup.

Roller coaster émotionnel

Sur le plan des conditions de travail, tout ceci se déroule dans un contexte d’incertitude inhérent à la création de startups technologiques (3) où se mêlent préoccupations financières et crainte de l’échec parallèles à un vécu émotionnel soumis à de fortes variations.

Selon la configuration de son actionnariat, il craint notamment de se faire débarquer de l’aventure d’un jour à l’autre, et ce, quel que soit son niveau d’engagement. Son souhait de protéger son entourage, et sa famille en particulier, peut l’amener à garder son stress pour lui et à ne pas chercher de la compréhension et du soutien à la maison. L’isolement peut par ailleurs constituer un risque (4).

Besoins de compétences et course à la valeur ajoutée

En matière de compétences, il sait ou découvre qu’il ne peut être sur tous les fronts et doit le plus rapidement possible s’entourer des personnes possédant celles qui lui font défaut et sont nécessaires au bon développement de son projet et de ses ambitions. Leur acquisition dépend des moyens financiers dont il dispose, donc de son réseau de financement et/ou de la marche de ses affaires.

En cas de manque de moyens, il peut se retrouver dans l’obligation d’effectuer lui-même certaines tâches, au mieux sans plaisir mais parce qu’il faut bien le faire et que c’est nécessaire pour le projet, au pire en s’enfermant dans des activités sans valeur ajoutée qu’il ne maîtrise pas.

En ce qui concerne ses finances personnelles, il privilégie autant que possible la valorisation de sa structure, notamment en investissant prioritairement dans les compétences requises. Pendant tout ce temps, il se considère comme mal payé mais il est prêt à ce sacrifice, passager espère-t-il, dans la mesure où investir dans l’équipe signifie augmenter la valeur de sa création et qu’il compte parvenir, un jour peut-être, à revendre sa startup.

Vers une meilleure prise en compte du vécu psychologique de l’entrepreneur

Comme évoqué dans un de mes précédents articles, la création d’une entreprise est chargée de motifs et d’attentes. Dans la mesure où l’entreprise est un mode de réalisation des objectifs personnels et professionnels de l’entrepreneur (5), le défi de l’accompagnement entrepreneurial réside dans la nécessité d’articuler les besoins de l’organisation avec les besoins de l’individu.

Parmi d’autres difficultés, celles d’ordre psychologique sont une réalité qui concerne de nombreux entrepreneurs et que peinent désormais à cacher les contes et légendes sur l’entrepreneuriat. En 2017, le site français Wydden proposait un article intitulé #Prozac Land : Le monde invisible des startups. Il y était notamment évoqué les recherches du Dr Michael Freeman, professeur de l’Université de Californie San Fransisco (UCSF) sur la souffrance psychologique des entrepreneurs. Des articles en anglais, par exemple celui de Jessica Bruder sur Inc. ou celui de Jake Chapman sur TechCrunch, relayent la même idée selon laquelle certains créateurs de startups affrontent des souffrances psychologiques bien réelles.

Dans un tel contexte, l’accompagnement entrepreneurial, qu’il relève de structures privées ou publiques, devrait être en mesure de prendre davantage en compte les aspects psychologiques de l’expérience vécue par l’entrepreneur. Ceci pourrait passer tant par de la formation que par l’accroissement de la collaboration avec des spécialistes du domaine. L’enjeu est de taille et concerne tout autant la bonne santé de l’entrepreneur que celle de l’entreprise.

Stéphane Bonzon

Références

(1) Rahim, A. (1996). Stress, strain, and their moderators: An empirical comparison of entrepreneurs and managers. Journal of Small Business Management, 34(1), 46.

(2) Rauch, A., & Frese, M. (2007). Let’s put the person back into entrepreneurship research : A meta-analysis on the relationship between business owners’ personality traits, business creation, and success. European Journal of work and organizational psychology, 16(4), 353385.

(3) Monsted, M. (2000). L’incertitude, source de risque et d’opportunités en high tech. In Les start-up high tech – Création et développement des entreprises technologiques (pp. 15-24).

(4) Messeghem, K., & Sammut, S. (2010). Accompagnement du créateur : de l’isolement à la recherche de légitimité. Revue de l’Entrepreneuriat, 9(1), 82-107.

(5) Fonrouge, C. (2002). L’entrepreneur et son entreprise: une relations dialogique. Revue française de gestion, 28(138), 145-158.

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